Regard d'une ancienne prof : de l'éducation nationale au village qui élève ses enfants

Je suis une de ces profs des écoles, et nous sommes de plus en plus nombreux.ses, avec le sentiment d'avoir tout essayé au sein de l'Education Nationale sans jamais trouver une pleine satisfaction. Durant sept années, j'ai été au contact de tous les niveaux, de la petite section jusqu'au CM2. J'ai appliqué dans ma classe les principes de la pédagogie Freinet et Montessori. Plutôt que de mener un enseignement purement classique du programme par matières, j'essayais en premier lieu de donner du sens et du plaisir aux apprentissages en partant des centres d'intérêts de mes élèves, en utilisant du matériel ludique et auto-validant, et en animant des défis et projets collectifs. Malgré ce qui peut être considéré ici comme le graal en matière d'enseignement, je sentais que des éléments de contexte essentiels à l'éducation des enfants m'échappaient.


Lorsque j'ai fait la rencontre de Ramïn Farhangi en 2014, porteur du projet de l'école Dynamique basée sur le modèle Sudbury, j'ai compris instantanément ce qui manquait dans ma classe : faire l'expérience de ce qu'on peut tout simplement appeler "la vraie vie". Je pouvais déployer autant de pirouettes et de prouesses pédagogiques qu'on veut pour transmettre aux enfants les bases des langages mathématiques, scientifiques, littéraires, etc. Toute cette transmission se faisait néanmoins dans un contexte hors-sol, avec un regroupement artificiel par classes d'âges, et une maîtresse du jeu qui établissait des règles et un cadre d'intéractions propres à l'école, que l'élève ne rencontrera jamais dans le monde réel.


Je me suis alors mise en quête, avec l'équipe de l'école Dynamique puis de l'éco-village de Pourgues, d'élaborer un contexte plus éducatif encore, et cela passait nécessairement par la création d'un cadre toujours plus immersif dans la vraie vie, au contact de vrais gens qui font des vraies choses. Je me suis alors attelée à décloisonner les âges, les espaces et le temps pour répondre aux besoins éducatifs les plus fondamentaux des enfants.


Ce fut loin d'être chose aisée. Il ne suffit pas de décréter le décloisonnement, la liberté de l'enfant, l'éducation démocratique, la coopération, la bienveillance et autres beaux principes pour créer un contexte idéal. J'ai énormément expérimenté, tâtonné, remis en question mille et une choses mille et une fois. Et c'est seulement au bout de sept années encore à œuvrer avec mes collègues, les parents et les enfants que je suis arrivé à créer un contexte duquel je me sens satisfaite et même fière, et où je vois mon fils évoluer en toute confiance. J'ai (re)créé ce lieu qui fait honneur au fameux proverbe africain : "il faut tout un village pour élever un enfant".


A quoi cela ressemble concrètement aujourd'hui ? 

Pourgues rassemble une quinzaine d’enfants de 1 an à 14 ans au quotidien. Mais la plupart du temps, ce groupe d’enfants est plus vaste et fourni en tranche d’âge, car nous sommes un lieu d’accueil où de nombreuses familles viennent séjourner chez nous pour de multiples raisons. Certains viennent en séjour vacances, d’autres à la journée, ou encore en immersion pendant des mois. Peu importe, nous les accueillons chez nous car, d’une part nous adorons recevoir pour ne pas vivre l'entre-soi, et d’autre part le multi-âge est essentiel pour l’éducation de nos enfants. Il optimise la transmission des savoirs, des savoirs-faire et des savoir-être. Même l’EN reconnaît sa pertinence puisqu’il invite ces enseignants à décloisonner : mélanger les niveaux de classe sur certaines plages horaires et matières, travailler par paire et système de tutorat pour certaines activités, inviter les maternelles à visiter l’école primaire etc. Nous partageons le même constat que cela favorise les apprentissages. Nous avons juste poussé la logique jusqu’au bout. 

A Pourgues, se rassemblent donc régulièrement 25 enfants de 1 an à 18 ans qui interagissent en permanence les uns avec les autres. Ils peuvent choisir de s’associer avec un pair pour une activité ponctuelle, un projet long terme ou une simple conversation selon leurs centres d’intérêt, leurs besoins et leurs sensibilités. Ce multiâge total permanent permet du sur mesure à chaque instant, dans cette quête de sens et d’enthousiasme que revêt tout apprentissage. 

 

Aussi, Pourgues rassemble une vingtaine d’adultes qui interagissent au quotidien avec les enfants, élargissant encore le multi-âge. Avec une autre villageoise, nous avons eu à cœur de structurer davantage les emplois du temps et les périmètre d’action de chaque adulte pour intégrer au mieux les enfants dans notre vie quotidienne. Convaincu que les apprentissages se font dans un environnement réel, et non hors sol, nous avons permis aux enfants d’être partie prenante de toute la vie à Pourgues (le vivre ensemble, l’activité économique, les conflits, la gestion d’un foyer etc), où tous nos outils de travail au sens large du terme leur sont rendus accessibles, du vote à la majorité au Conseil de Village, à la médiation par les pairs, en passant par la préparation du repas ou la budgétisation d’une sortie.


En vous partageant des exemples ordinaires de ce que font concrètement les adultes et les enfants, vous arriverez à visualiser à quel point Pourgues est une école de la vie, où les âges, le temps et l’espace ont été décloisonnés, pour permettre une véritable immersion dans le vrai monde :

  • Lors d’une  réunion matinale, N. (11 ans) partage au groupe comment elle se sent ce matin en arrivant, et ce qu'elle envisage de faire de sa journée.

  • R. prépare le repas avec une équipe de 3 enfants. On épluche, on découpe, on goûte, on questionne la recette, on discute…

  • Y. anime un atelier clown de deux heures avec une quinzaine d'enfants. Ils apprennent à improviser sur scène, à développer une relation plus authentique à eux-mêmes et au monde

  • G. discute avec trois ados de sa vie, de leur vie, de la vie.

  • X. anime un Comité d'Enquête et d'Arbitrage pour que les infractions au règlement soient reconnues et que le cadre s'applique de manière claire et ferme

  • J. joue au basket avec un groupe de jeunes.

  • R. lit un livre pour un groupe de petits de 1 à 4 ans.

  • M. (9 ans) lit l’heure à A. (5 ans) pour assurer leur responsabilité de nourrir les poules, sans supervision adulte.

  • K. fait les comptes du mois avec I. (12 ans) 

  • Z. (5 ans) et L.(8 ans) jouent aux échecs.

  • B. assure le désherbage et le paillage avec une équipe de 5 enfants.

  • Z. (5 ans) et L.(7 ans) prennent soin de E.(1 an) qui pleure.

  • etc. etc.


Tout au long de la journée, à chaque scène que j'assiste, je me dis que nous vivons une situation particulièrement privilégiée, de vivre cette réalité du petit village autogéré qui intègre autant les enfants à son fonctionnement et à la vraie vie. Je me dis qu'il y a probablement un grand nombre de personnes qui aspirent à connaître cette approche éducative en profondeur et s'en inspirer.


C'est une des raisons pour lesquelles je propose, depuis 2019, le stage Éducation Démocratique que je co-anime avec Elfi Reboulleau, autrice de Qu'est-ce que l'âgisme ? En tant que parent, enseignant, et/ou éducateur au sens large, si cette expérience est parlante pour vous, cette semaine de stage immersif à Pourgues est l'opportunité de bénéficier d'une expérience qui reste aujourd'hui très rare en France.

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Pourgues et le Précieux Facteur Humain – Vie en collectif et alchimie