Pourgues et le Précieux Facteur Humain – Vie en collectif et alchimie

Au sujet des éco-villages et autres initiatives de vie en collectif plane une sorte d’épée de Damoclès étrange, à la fois invisible et omniprésente, une sorte de cailloux dans la chaussure, de cheveu sur la soupe, une fatalité ingérable et dont on se passerait bien : le fameux « PHF », dont le charmant sigle signifie « Putain de Facteur Humain ».

Pour ceux qui n’en ont jamais entendu parler, je vous résume la croyance : « De super projets se lancent et tout est ok au niveau des finances, du lieu, de l’activité… mais ce qui les fait capoter, c’est invariablement le « PHF », soit les tensions et conflits entre les participants. »

Des outils sont alors proposés pour « gérer au mieux » ce paramètre qui peut faire obstacle à la réalisation d’une projection idéalisée de vie en collectif.

Je ne me sens pas satisfaite par cette proposition. Mon vécu, ici au Village de Pourgues, m’amène plutôt à renverser cette représentation.

Et si ce paramètre incontrôlable, plutôt que d’être une cause probable d’échec pouvait en réalité être le facteur principal de réussite d’un projet ?

Et si nous passions du « Putain de Facteur Humain » au « Précieux Facteur Humain » ?

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Je propose pour cela d’imaginer un processus alchimique, dans lequel tous les conflits (l’endroit où deux représentations du monde s’entrechoquent), les émotions et instincts non reconnus, les ego immatures, les croyances figées, au lieu d’être une source de problèmes sont la matière même de la pertinence d’un collectif.

Comment les voir se transformer en or ? L’or symbolisant ici l’accueil de l’altérité, l’acceptation de la différence, l’évolution mutuelle, le lien tissé en profondeur, l’épanouissement de chacun et la reliance des différentes singularité dans un tout harmonieux et unifié ?

Ce que j’expérimente ici en ce sens tient en deux tous petits mots, qui ne sont pas aussi simples qu’il n’y paraît : avec Amour.

N’est-ce pas par amour que nous acceptons de remettre en question nos points de vue, d’essayer de voir et de comprendre l’autre où qu’il se trouve, de nous ouvrir et de tenter d’exprimer notre vécu même si ça fait mal, même si ça fait peur, même si la colère fait bouillir notre sang ?

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Le « casting » de Pourgues est intéressant en ce sens. En effet, nous sommes tous très différents, beaucoup plus que ce que nous aurions pu imaginer. Cohabitent des végétariens et des personnes consommant de la viande, des calmes et des fêtard, ceux qui aiment être nus et d’autres qui ne veulent pas voir de nu, des personnes ayant fait le choix d’une alimentation vivante et d’autres tenant à une alimentation plus traditionnelle, des personnes ayant des relations amoureuses multiples et d’autres qui préfèrent l’exclusivité… tout et tout le monde étant en constante évolution.

Ce qui nous aide énormément à réaliser cette alchimie, ce sont les espaces privilégiés dans lesquels nous pouvons exposer notre vécu, et entendre celui de l’autre. Les cercles restauratifs (à la demande), le forum Zegg (chaque semaine) et nos séminaires internes « Tissage de lien » (deux fois par an) en particulier nous ont permis d’avancer en ce sens. L’écoute empathique (à deux, trois, quatre ou beaucoup plus), les chapeaux de Bono et de simple discussions ou groupe de travail aussi sont souvent un espace pour s’entendre.

Et au-delà des outils, c’est une ambiance d’ouverture et de prendre soin de ce précieux facteur humain qui s’est installée peu à peu.

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D’abord, la structure.

Nous avons commencé par poser un cadre issu des écoles Sudbury qui est sécurisant dans sa justesse et dans sa rationalité maîtrisée. Nous avions besoin de cette colonne vertébrale, de cette structure pour pouvoir ensuite aborder cette question du facteur humain sans tomber dans certains travers regrettables, imputés généralement au PHF ancienne version.

Aller directement à la case « sensible » -exploration des émotions, des croyances, de l’irrationnel-, sans s’assurer d’abord d’avoir une gouvernance et un fonctionnement hyper clair et solide sur un plan pratique et rationnel, c’est parfois voir des rapports immatures à l’autorité et au pouvoir, au désir, à la toute-puissance, à la quête affective etc. ressurgir avec violence.

Le fait d’avoir placé la liberté individuelle comme notre centre commun ici va permettre de ne pas pouvoir mettre de pression aux autres quant à leurs cheminement personnel, et va renvoyer constamment à l’auto-responsabilisation.

Un jeu de miroirs permanents qui ne permet pas les attentes infondées par rapport à l’autre.

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Peu importe nos « bonne intentions », elle ne prévalent pas sur notre tronc commun : le respect de l’individualité et la confiance en l’intelligence de la vie. Alors oui, c’est un pari à long terme, qui demande de la foi, de la patience, des ajustements. Mais ce pari commence par revaloriser la matière humaine brute, par relever ses manches et y mettre tout notre coeur sans attente, avec la conscience de notre maladresse, de notre imperfection. Gagner en humilité, et agir quand même.

Aimer les différences, les « défauts », leur accorder de l’attention et les apprécier, sans chercher à faire changer l’autre pour qu’il rentre mieux dans la case de notre représentation du collectif idéal.

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Voilà où j’en suis aujourd’hui, contemplative et agissante, dans l’envie de traiter avec encore plus de précaution ce Précieux Facteur Humain, tel qu’il est.

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