Du rêve collectif au théâtre des ombres

Marjorie Bautista, cofondatrice de l’écovillage de Pourgues

Synthèse et replay de la conférence du 4 février 2026

Synthèse de la conférence

1. Le rêve initial : utopie éducative et élan fondateur

Marjorie commence sa conférence avec émotion. Parler de Pourgues est à la fois un acte de clôture et de soin. Son intention n’est pas de refaire l’histoire factuelle, déjà racontée par Ramïn, mais d’en proposer une lecture psychologique et systémique : comprendre non pas seulement ce qui s’est passé, mais pourquoi, au niveau humain profond.

À l’origine, il y a un rêve. Un rêve partagé.

Marjorie se définit comme idéaliste et utopiste. Issue du monde de l’éducation nationale, elle cherche depuis longtemps à faire autrement. La découverte des écoles Sudbury, la création de l’École Dynamique, puis l’envie de dépasser les murs de l’école ont conduit naturellement à la naissance de l’écovillage de Pourgues.

Le projet repose sur des piliers forts :

  • Mettre l’enfant — et l’enfant intérieur — au cœur.

  • Valoriser la motivation intrinsèque.

  • Créer une gouvernance partagée.

  • Vivre dans un cadre naturel inspirant.

  • Incarn­er coopération, responsabilité et bienveillance.

Les premières années sont vécues comme un flow collectif. Malgré les défis, le groupe expérimente une cohérence entre vision, outils, gouvernance fine, espaces de tension, rôles tournants et forte motivation. Tout semble aligné.

Et pourtant.

Malgré ces ingrédients soigneusement réunis, le rêve s’érode. Le réel frappe à la porte. Puis insiste. Jusqu’à devenir trop confrontant.

2. La clé de lecture : le “théâtre des projections”

Pour comprendre la chute, Marjorie mobilise un concept central : le théâtre des projections, inspiré notamment de Carl Jung et de la psychologie humaniste.

Elle le définit comme l’espace où se mettent en scène :

  • Nos parts non reconnues (ombres).

  • Nos blessures anciennes.

  • Nos désirs refoulés.

  • Nos images idéalisées de nous-mêmes et des autres.

Dès que nous interagissons avec le monde, ces parts inconscientes s’activent et se projettent sur autrui. Les projections s’entrecroisent. Un théâtre relationnel se met en place.

Ce mécanisme est naturel. Il peut être :

  • Source d’expansion de soi, si conscientisé.

  • Dévastateur, s’il reste inconscient.

Marjorie identifie quatre effets majeurs :

  1. L’autre devient un miroir inconfortable.

  2. Des rôles s’installent (triangle de Karpman : sauveur, victime, persécuteur, mais aussi parent autoritaire, enfant blessé, rebelle, soumis…).

  3. La relation devient partiellement illusoire : on interagit de personnage à personnage.

  4. Les conflits du passé se rejouent dans le présent.

Selon elle, Pourgues fut un catalyseur exceptionnel de ce mécanisme.

3. Pourquoi Pourgues amplifiait les projections

Pourgues possédait des singularités puissantes — voulues et assumées — qui ont intensifié le phénomène :

1. Frontières poreuses

Le lieu concentrait :

  • Vie privée

  • Travail

  • Éducation

  • Amitié

  • Amour

  • Parentalité

  • Finances collectives

  • Pouvoir collectif

Tout se jouait au même endroit, avec les mêmes personnes.

Or, dans la vie ordinaire, ces théâtres sont séparés. À Pourgues, ils étaient fusionnés.

2. Multiplication des scènes extérieures

Préfecture, mairie, voisins, médias, vacanciers, réseaux sociaux…
Ces théâtres externes venaient s’ajouter au théâtre interne.

Résultat : un système nerveux collectif surstimulé, sans véritables espaces de pause.

Le projet devenait dense, parfois indigeste.

4. Trois situations révélatrices

A. L’éducation

Sujet hautement sensible. Elle touche :

  • L’amour parental.

  • Les blessures d’enfance.

  • Les convictions profondes.

À Pourgues, l’éducation était centrale, médiatisée, incarnée par les habitants eux-mêmes. Les feedbacks étaient constants. Les regards multiples.

Cocktail magnifique… et explosif.

Au fil du temps, l’unité autour des valeurs éducatives s’est effritée. Les projections se sont intensifiées. Le théâtre est devenu difficile à réguler.

B. Les réunions collectives

Les réunions étaient fréquentes et structurantes.

Mais leur format favorisait le théâtre :

  • Grand groupe.

  • Rôles fixes (facilitateur, participant).

  • Enjeux décisionnels.

  • Sujets sensibles.

Dans ces contextes, les états émotionnels montaient vite. Les rôles s’activaient. Le parent critique, l’enfant rebelle, la victime silencieuse, le sauveur… Le triangle de Karpman était souvent activé.

Plus le stress augmentait, plus l’accès à “l’adulte conscient” diminuait.

C. Les théâtres extérieurs (préfecture, gendarmerie)

Lorsque les autorités sont intervenues, un nouveau théâtre s’est superposé.

Figure d’autorité, suspicion, intimidation.

Même après leur départ physique, les tensions sont restées dans le groupe. Les projections se sont déplacées vers les leaders internes. Le stress collectif s’est amplifié.

Marjorie reconnaît aujourd’hui que le groupe n’a pas suffisamment mesuré l’impact systémique de ces interventions.

5. Les points de rupture personnels

Si ces situations ont secoué le groupe, elles n’ont pas été le point le plus douloureux pour Marjorie.

Ses véritables déclencheurs furent :

1. L’exclusion des vacances collectives

Après une réunion tenue en son absence, elle apprend qu’elle n’est pas la bienvenue aux vacances du groupe.

Motif exprimé :

  • Elle incarne le conflit.

  • Elle est “la femme de Ramïn”.

  • Elle est cofondatrice.

Elle ne se sent plus vue comme femme ou amie, mais comme rôle.

Cela active en elle une blessure profonde : ne pas être reconnue au-delà de ses fonctions.

2. L’exclusion d’une personne chère

Lorsqu’une personne importante pour elle est rejetée par le groupe, cela réactive des blessures familiales anciennes liées à l’exclusion.

Des questions surgissent :

  • Puis-je être acceptée si je suis hors norme ?

  • Le groupe est-il sécurité ou danger ?

À cet endroit, le théâtre intérieur devient trop intense.

6. Sa part de responsabilité

Marjorie identifie trois éléments :

  1. Accumulation excessive de rôles
    Cofondatrice, lead éducation, facilitatrice, cercle source… Elle était sur trop de scènes à la fois.

  2. Attachement à l’idéal
    Son rêve la rendait parfois rigide face au réel.

  3. Angles morts personnels
    Certaines blessures anciennes n’étaient pas assez conscientisées.

Malgré des tentatives de délégation, d’accompagnement externe et d’ouverture, cela n’a pas suffi.

7. La bascule : le discernement

Le 31 mars 2025, elle choisit d’entrer en processus de discernement (période de ~6 mois pendant laquelle son engagement au service du projet collectif est remis ouvertement en question).

Elle réalise qu’elle ne croit plus à la capacité du système à réguler l’intensité du théâtre des projections.

Ce n’est pas une condamnation morale. C’est une lucidité sur les limites humaines.

Elle comprend :

  • Les limites du groupe.

  • Les limites du projet.

  • Ses propres limites.

8. Les apprentissages

Elle partage trois pistes pour vivre autrement le théâtre des projections :

1. Plonger dans son théâtre intérieur

Thérapie, processus émotionnels, conscience des parts blessées.

2. Développer des cadres de compréhension

Spirale dynamique, Ennéagramme, psychologie des groupes.

3. Mettre des frontières

Choisir la distance relationnelle.
Ne pas concentrer tous les théâtres au même endroit.
Réduire le cumul des rôles.

Elle donne l’exemple de sa relation avec Ramïn : en retirant les théâtres “associés” et “cofondateurs”, la relation devient plus légère.

9. Sur le pouvoir et la gouvernance

Avec le recul, elle questionne la distribution intégrale du pouvoir.

Elle reconnaît aujourd’hui qu’une clarification plus ferme des périmètres de décision aurait peut-être stabilisé le projet.

Elle ne rejette pas la coopération, mais constate les limites d’un partage total du pouvoir sur des sujets fondamentaux.

10. Et les enfants ?

Les enfants ont été protégés autant que possible des conflits.

Mais l’intensité émotionnelle ambiante ne pouvait être totalement invisible.

Aujourd’hui, elle constate que son fils bénéficie aussi d’un environnement où ses parents ne sont plus omniprésents.

11. Conclusion : gratitude et lucidité

Pourgues fut :

  • Un catalyseur d’apprentissage.

  • Un accélérateur de développement personnel.

  • Un laboratoire intense.

Mais aussi un système trop dense, où les théâtres se superposaient sans suffisamment d’espaces de respiration.

Marjorie ne renie pas le rêve.

Elle en a intégré la complexité.

Elle termine avec une phrase implicite qui résume tout :

Le théâtre des projections est inévitable.
Mais nous pouvons choisir la taille de la scène.

Et cette fois, elle choisit une scène plus petite.

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