Ce que Pourgues m'a appris
Par Yohan Sancerni, cofondateur de l’écovillage de Pourgues.
J’ai cofondé Pourgues en 2017, et j’y ai vécu neuf ans, du premier jour au dernier, jusqu’à la dissolution du collectif au début de 2025. Le domaine continue aujourd’hui avec Bloom Hills, une autre équipe, un autre projet, et je trouve ça juste que les collines vivent une nouvelle vie. Moi, j’en suis parti avec autre chose que des souvenirs, et c’est ça que je voulais poser ici, sur le site du lieu, parce que c’est ici que ça s’est passé.
La vie collective ne répare pas, elle révèle
La première chose que Pourgues m’a apprise, c’est que la vie collective ne répare pas les gens, elle révèle ce qu’ils portent. On arrive avec un rêve, et le rêve est sincère, et puis les premières semaines confirment tout ce qu’on espérait, la grande tablée, les enfants qui courent entre les maisons, les décisions prises ensemble. Et puis un jour la tension monte sur un sujet qui paraît minuscule, et chacun réagit exactement comme il réagissait avant d’arriver, en se taisant, en contrôlant, en sauvant tout le monde, en fuyant dans le potager. Le lieu n’avait rien changé à ça. Il l’avait juste rendu visible, parce qu’en grande proximité on ne peut plus se cacher longtemps.
L’argent, et ce que ça m’a coûté
La deuxième, c’est l’argent, et je la raconte parce qu’elle m’a coûté cher. Pendant des années, chacun contribuait au pot commun librement, selon ses revenus, sans vérification, parce qu’on faisait confiance et qu’on pensait que ça s’équilibrerait naturellement. Ça ne s’est pas équilibré. Le pot couvrait les charges et la nourriture, donc on pouvait vivre sur le lieu en donnant un coup de main de temps en temps et sans presque rien y mettre, et le sentiment d’injustice a grandi sans que personne puisse le nommer, puisque rien n’avait été défini. On a même eu ce paradoxe où quelqu’un qui créait une activité sur place pouvait se faire reprocher de ne pas être bénévole du lieu. Le jour où on a fixé un minimum à payer pour couvrir les besoins, certains se sont crispés et sont partis, et d’autres se sont mis en mouvement, ont créé de l’activité, de la richesse. J’aurais dû poser cette clarté dès le début. Une règle claire ne tue pas la confiance, elle la protège.
« Tu vas trop vite »
La troisième, je la tiens du reproche qu’on m’a le plus fait en neuf ans : tu vas trop vite. J’étais déjà à proposer la suite quand le groupe digérait le début. Cet élan, c’est aussi ce qui a lancé le lieu, ce qui a embarqué des gens et tenu le projet debout quand plus personne n’y croyait, sauf que le même élan a bousculé des personnes, donné l’impression que je décidais seul, fatigué ceux qui avançaient à un autre rythme. Je ne crois pas qu’on puisse séparer les deux. Ce qui fonde un collectif est souvent ce qui l’use, et le savoir tôt change la façon dont on s’en sert.
La porte était grande ouverte
Pourgues n’a jamais été une bulle. La porte était grande ouverte, des milliers de personnes sont passées, en visite, en stage, pour un été ou pour des années, et si le collectif s’est arrêté, ce n’est pas une idéologie qui l’a arrêté, c’est la fatigue de la gestion humaine, la vraie, celle qui s’accumule sur les mêmes épaules jusqu’au jour où on n’a plus l’énergie de recommencer une réunion.
Pourquoi « piège »
Le mot a fait tiquer des gens que j’aime, alors je précise ce qu’il désigne. Le piège que je décris n’a rien à voir avec les lieux eux-mêmes, ni avec les gens qui les font vivre. Il se referme au moment où l’on prend un laboratoire pour une destination, où l’on croit que le lieu va faire le travail à notre place, régler ce que la ville n’a pas réglé, et que le rêve, à lui seul, tiendra une fois dedans. Le rêve fait monter haut, et l’absence de réalisme fait chuter de la hauteur exacte où le rêve a monté. J’ai vu des gens arriver à Pourgues avec ce rêve intact et repartir abîmés deux ans plus tard, alors qu’un regard un peu plus lucide à l’entrée leur aurait évité la chute, ou leur aurait fait choisir un autre lieu, ou le même lieu pour de meilleures raisons. C’est ce regard-là que j’essaie de transmettre, et c’est pour ça que le livre s’appelle comme ça.
Je continue de croire à ces lieux. Je crois qu’ils sont des laboratoires, des endroits où l’on apprend sur soi plus vite que partout ailleurs, et le piège consiste à les prendre pour une destination. J’ai raconté l’histoire complète de Pourgues ici, et j’ai écrit un livre, Le Piège des Écolieux, pour celles et ceux qui rêvent de vie collective et qui aimeraient y entrer en sachant quoi regarder. Le rêve t’ouvre la porte. La lucidité t’apprend à rester debout une fois dedans.
Yohan Sancerni, cofondateur de l’écovillage de Pourgues (2017-2025). Il écrit et transmet aujourd’hui sur en-transition.com.